Après le cristal de bohême et le verre de Murano, place au cristal tout court.
Celui inventé par un Anglais.
Façonné par les Bohémiens.
Et embellie par les Français.
Un mot qui a désigné au fil du temps des matières très différentes, aux compositions variées. Avec néanmoins un point commun qui persiste : le symbole de prestige qu’il représente.
Voici les +4000 ans d’histoire du cristal, racontée en 7 périodes…
Préambule :
Cet article ne traite que des origines, de l’histoire et de la situation actuelle du cristal. Pour en savoir plus sur les aspects techniques (composition, fabrication, nettoyage), veuillez consulter les articles respectifs :
→ https://cristalartdeco.com/difference-verre-cristal/
→ https://cristalartdeco.com/composition-du-cristal/
→ https://cristalartdeco.com/fabrication-du-cristal/
→ https://cristalartdeco.com/nettoyage-du-cristal/
Table des matières
1ère période : L'Antiquité, où le "cristal" était une pierre
Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous souhaitons revenir sur un point :
Même si nous insistons bien sur l’importance de ne pas confondre “cristal” et “cristal de roche”. Les deux ont tout de même un lien qu’il est, par souci du détail, important de mentionner ici.
En effet, ils ont d’abord une étymologie commune, puisque le mot “cristal” vient du grec “krustallos”, qui désignait la glace. Avant de finir par désigner (sûrement à cause de la ressemblance)… le cristal de roche, puis les cristaux (minéraux) de manière générale.
Par conséquent, jusqu’à la Renaissance, un objet “en cristal” désignait uniquement un objet taillé dans le cristal de roche (comme la coupe en image ci-dessous), une matière de luxe à l’époque.
Le cristal de roche taillé est donc à la fois, un ancêtre symbolique ET étymologique du cristal que l’on connaît aujourd’hui. Et était déjà à l’époque, un objet de luxe suprême.
Pourtant, malgré leurs points communs, la transition du cristal de roche vers → le cristal ne s’est pas faite du jour au lendemain. Puisqu’il y a notamment eu l’essor du verre…
2ème période : De l'Antiquité au Ier siècle av. J.-C., le passage au verre
1 : Les origines mésopotamiennes, le point de départ de l'histoire verrière mondiale
Il est toujours difficile de dater les origines exactes de matières aussi anciennes que le verre, tant chaque expert défend farouchement son avis.
Mais selon un rapport du Corning Museum of Glass, le verre aurait été découvert en Mésopotamie il y a +4000 ans.
Une découverte qui a ensuite mené à la fabrication des premiers récipients fermés et des premières recettes de fabrication documentées.
Mais il a fallu attendre 2000 ans de plus pour voir l’apparition d’une technique révolutionnaire, encore utilisée aujourd’hui dans la fabrication de chaque pièce de cristal… le soufflage.
Petite parenthèse :
Nous avons lu sur plusieurs articles que la légende de Pline était relatée comme l’origine de la découverte du verre. Une légende qui raconte que des marins phéniciens auraient vu du sable fondre sous leur feu de camp posé sur des blocs de natron (un minerai). Et aurait ainsi découvert le verre par pur hasard. Mais suite à nos recherches, cette légende serait en réalité… qu’une légende. Puisque toujours d’après le Corning Museum, le scénario même de cette légende est impossible : un feu de cuisson ne peut pas atteindre la température nécessaire à la fusion du verre.
2 : L'apport du soufflage, révolution encore utilisée aujourd'hui
On vient de le voir, la découverte du verre en Mésopotamie peut être considérée, sans trop prendre de risque, comme le point de départ de tout ce qui a suivi.
Mais pendant deux millénaires, les objets en verre étaient moulés et/ou formés autour d’un noyau amovible, faute de meilleure technique. Une méthode qui se rapproche davantage de la fabrication de la pâte de verre, que de celle du cristal.
Il a fallu attendre le Ier siècle av. J.-C. pour que le soufflage soit inventé dans la région syro-palestinienne. Une invention qui permit de produire rapidement des récipients de toutes formes et de rendre le verre plus abordable (jusqu’alors très coûteux pour la plupart des gens).
Une technique emblématique, qui est encore à l’heure actuelle le point de départ de chaque pièce en cristal produite dans le monde :
3ème période : Du XVème au XVIème siècle, où Venise et son "cristallo" rebattent les cartes
Nous n’allons pas refaire l’histoire de Murano dans cet article, étant donné que nous en avons de multiples à ce sujet sur son histoire, sa fabrication, ou même ses différences avec le cristal. Mais aborder l’histoire du cristal sans aborder le fameux “cristallo vénitien” serait une erreur de notre part.
Rien que pour enterrer une bonne fois pour toutes la confusion :
Le cristallo, inventé par le muranais Angelo Barovier dans les années 1450, est un sous-type du verre de Murano, obtenu par procédés de purification et de décoloration. Résultat ? Un verre incolore et limpide, d’une transparence comparable au cristal de roche. D’où son nom, tiré de “cristallo di rocca” (cristal de roche en italien).
Pour vous aider à comparer, voici un verre en cristallo (fabrication humaine) et un cristal de roche (naturel) :
Mais malgré ses propriétés exceptionnelles, le cristallo n’en reste pas moins… du verre (=sans plomb). Il n’a donc jamais cherché à imiter le cristal au plomb (qui n’existait pas encore à cette époque). Mais bien le cristal de roche.
Et c’est le résultat obtenu, ainsi que la montée en puissance de Venise à cette période, qui ont poussé les autres pays verriers (notamment la République Tchèque) a cherché des moyens de concurrencer cette matière. Pour réduire leur dépendance à Venise et aux imitations “façon de Venise”…
4ème période : Le XVIIème siècle, la réelle invention du cristal que l'on connaît qu'aujourd'hui
1 : L'invention du cristal au plomb en Angleterre
On peut dire sans trop se mouiller que la suprématie de Venise dans l’art verrier a su perdurer… Puisqu’il a fallu attendre 224 ans pour que l’anglais Georges Ravenscroft obtienne un brevet pour développer un verre cristallin ressemblant au cristal de roche (et donc indirectement, pour développer une alternative au cristallo).
Le problème ?
Les pièces produites avaient tendance à se “voiler” au bout de quelques mois. Un défaut appelé “crizzling” en anglais.
C’est ce défaut qui aurait mené à l’ajout de plomb dans la composition et ainsi, à la découverte d’un verre plus lourd, plus réfléchissant et plus sonore… le flint glass (qui deviendra plus tard, le cristal qu’on connaît aujourd’hui). Petite info culture à noter : les premières pièces en flint glass ne contenaient que ~16% de PbO et non 24%.
Une découverte officiellement annoncée dans la London Gazette du 3 juin 1676, indiquant notamment le son très particulier des nouvelles pièces. Ce qui en ferait la plus ancienne référence documentable du fameux “son cristallin”.
Maintenant, pour nuancer un peu nos propos, beaucoup d’informations restent contestées :
En effet, le rapport d’Historic England indique par exemple que Georges Ravenscroft ne serait pas le réel inventeur, mais plutôt un bailleur de fonds (=un investisseur). La réelle invention serait attribuée à un certain verrier italien Da Costa. Et la fabrication, à l’anglais Hawley Bishop. Ravenscroft aurait donc simplement eu la chance de récolter les lauriers. Et même l’origine de l’idée fait débat : découverte accidentelle ou technique apprise à Venise… la réponse n’a toujours pas été tranchée.
En clair, la vérité sur l’invention du cristal au plomb (et le nom de son véritable inventeur) fait encore débat. Et restera sûrement un mystère pour toujours. Mais toutes les sources s’accordent tout de même sur deux points : la naissance de cette invention en Angleterre dans les années 1670. Et son influence majeure sur la production du cristal qu’on connaît aujourd’hui.
2 : La concurrence du cristal de Bohême dès les années 1700
Forcément, quand quelqu’un innove, le voisin veut lui emboîter le pas, par peur du déclin. Et c’est exactement ce que la République Tchèque a fait.
D’autant qu’à cette époque, la bohême produisait essentiellement du Lesní sklo (du verre de forêt). Un nom issu de la teinte verte que prenait le verre à cause de la présence d’oxyde de fer dans les cendres de bois, utilisées pour la fusion.
Vers la fin des années 1690 / début des années 1700, une nouvelle formule (sans plomb) à base de potasse et de chaux est donc mise au point. Résultat ? Un verre massif et limpide, qui permit de mettre en valeur une autre invention Bohémienne du début des années 1600 : la taille/gravure. C’est à ce moment-là que la Bohême prend l’ascendant sur le paysage verrier européen, grâce à cette spécialité qu’ils sont encore les seuls à maîtriser à ce niveau.
Vous ne nous croyez pas ? Regardez simplement ces deux pièces de nos cristalleries partenaires Moser et Ruckl :
5ème période : Du XVIIIème au XXème siècle, l'âge d'or du cristal français
1 : Saint-Louis, l'apparition de la première cristallerie française
Même si la France fait aujourd’hui partie des 3 principaux producteurs de cristal au rang mondial, nous étions loin d’être les premiers… puisqu’il faut attendre ~125 ans pour voir apparaître la première cristallerie française, Saint-Louis.
125 ans ?
Oui, parce que même si Saint-Louis existait depuis 1586 sous l’entité de “verrerie de Münzthal”, ce n’est qu’en 1825 qu’elle se consacre entièrement à la production de cristal. Après la découverte de sa composition par M. de Beaufort en 1781.
2 : Suivi de Baccarat, la future légende
Malgré la création de Saint-Louis, la France reste, dans les années 1700/1800, très dépendante des exportations de Bohême.
Une raison qui poussa l’évêque de Metz à demander, en 1764, l’accord du roi pour la création d’une verrerie. Demande acceptée par Louis XV pour combler l’absence de verrerie d’art en France et éviter que l’argent ne sorte du royaume.
Mais comme Saint-Louis, Baccarat produit au départ du verre. Il faut attendre 52 ans pour que la production de cristal voie enfin le jour, en 1816. La suite appartient à l’histoire…
3 : Et enfin, le véritable essor du cristal français à l’international
Malgré ce “retard” sur les voisins européens, l’apparition de Saint-Louis et de Baccarat lance officiellement le mouvement en France. Et il n’a pas fallu attendre longtemps pour qu’elle conquière les cours royales du monde entier.
Une conquête soutenue par l’apparition d’autres cristalleries au fil du temps, telles que :
– La fameuse Cristallerie Royale de champagne. Créée en 1666 par un maître vénitien, c’est seulement suite à la reprise en 1854 par la famille Marquot qu’elle s’oriente vers le cristal au plomb pour devenir, à terme, l’une des cristalleries françaises les plus importantes du secteur du luxe (employant à son apogée dans les années 70, +600 personnes).
– Puis Daum dans les années 30, avant de passer à “la pâte de cristal” dans les années 60.
– Ou encore l’incontournable Lalique, qui passa au cristal à la sortie de la guerre en 1945, sous l’impulsion de Marc Lalique.
Bref, autant de cristalleries qui placèrent rapidement la France comme l’un des pays piliers de la production de cristal, bien aidée par notre réputation mondiale d’être le pays du raffinement, du luxe et de l’art de vivre. Un statut que la France détient toujours puisqu’elle est, à l’heure actuelle, le seul pays avec la République Tchèque et l’Irlande (Waterford) à encore produire du cristal haut de gamme.
6ème période : L'année 1969, où le mot "cristal" devient une appellation légale en Europe
Tout comme le verre de Murano, le cristal et son symbole de prestige séduisent les plus fortunés à travers le monde. Et, forcément, cette réussite attire son lot de copies, contrefaçons et mensonges sur l’authenticité des produits.
C’est pour ça que l’année 1969 voit apparaître une directive européenne pour harmoniser les législations des États membres relatives au cristal. Et ainsi, protéger cristalleries comme clients.
Nos articles dédiés à ce sujet :
– https://cristalartdeco.com/composition-du-cristal/
– https://cristalartdeco.com/difference-verre-cristal/
Une directive importante, qui a fait foi pendant ces 57 dernières années, mais qui est actuellement chamboulée par de nouvelles réglementations, visant à faire marche arrière sur l’utilisation du plomb…
7ème période : Aujourd'hui, où la filière cristal navigue entre... nouvelles réglementations, enjeux économiques et conflits mondiaux
Aujourd’hui, le cristal fait évidemment face à des gros enjeux économiques à cause des coûts croissants de l’énergie et des exportations plus complexes en raison des conflits.
Des enjeux auxquels s’ajoute un petit nouveau : le retour aux sources voulues par les autorités françaises et européennes, qui veulent totalement interdire l’utilisation du plomb dans la fabrication du cristal. Résultat : des investissements colossaux demandés aux cristalleries, pour se mettre en conformité. Et des coûts énergétiques qui continuent de grimper, puisque les possibles alternatives au plomb fondent toutes à plus haute température = consomment plus d’énergie = coûtent plus cher à la cristallerie.
En clair, après 3 siècles de marketing autour des propriétés du plomb, le cristal s’en détache à nouveau. Bouleversant ainsi la norme établie depuis la découverte de Ravenscroft.
Mais pour quand même finir sur une bonne note :
Malgré ces nouvelles règles à respecter, la filière du cristal continue de prospérer, portée par le symbole de luxe et de raffinement qu’il représente, ainsi que par l’excellence des artisans.
Une prospérité particulièrement incarnée par nos voisins tchèques, dont cette situation fait bien les affaires. Pour rappel, le cristal de Bohême est à l’origine sans plomb. Et l’intégralité des prestigieuses Maisons avec lesquelles nous collaborons n’ont jamais quitté cette recette. Elles ont donc +125 ans sur nos championnes françaises…
Récapitulatif : la grande histoire du cristal, illustrée en une frise
Conclusion
L’histoire du “cristal”, ce n’est pas celle d’une invention unique. C’est celle d’un mot qui a incarné successivement différentes matières :
– D’abord une pierre : le cristal de roche.
– Puis deux recettes rivales : le cristal au plomb anglais vs le cristal potasse-chaux de Bohême.
– Puis une appellation légale attachée au plomb.
– Avant de revenir à nouveau au cristal sans plomb.
Une nuance qui peut paraître minime, mais qui est pour nous indispensable à connaître pour éviter une erreur courante (commise y compris par des professionnels du secteur) : attribuer l’invention du “cristal” à telle ou telle personne.
Car la bonne réponse à cette question n’existe pas.
Tout dépend duquel on parle :
– Barovier pour le verre de Murano baptisé “cristal vénitien” ?
– Ravenscroft (ou Da Costa) pour le cristal au plomb ?
– Les verreries de Bohême pour le cristal sans plomb ?
Chacun est né d’un pays différent.
Chacun a produit avec les matières premières à sa portée.
Chacun était convaincu d’avoir la meilleure matière.
Ils partagent pourtant tous la même ambition de départ : égaler la pureté, la beauté et la rareté du cristal de roche. Un point commun dont en découle un autre : qu’importe l’objet, le nom, l’étymologie ou le réel inventeur, le “cristal” a toujours su conserver son symbole de luxe, de raffinement et d’objet de prestige.
Pour vous procurer une pièce en cristal haut de gamme (ou simplement chiner un peu), cliquez juste ici.
Et pour aller plus loin dans votre apprentissage de l’univers du cristal, nous vous recommandons ces 4 articles, qui traitent respectivement de l’histoire du cristal de bohême, ainsi que des endroits à visiter en Europe pour s’imprégner en personne de l’histoire de cette matière :
https://cristalartdeco.com/tout-savoir-sur-le-cristal-de-boheme/
https://cristalartdeco.com/tourisme-cristal-de-boheme/
https://cristalartdeco.com/tourisme-cristal-france/
https://cristalartdeco.com/tourisme-cristal/