Technique millénaire, longtemps disparue, puis re-découverte par hasard à la fin du XIXème siècle… la pâte de verre est une matière unique au monde, à mi-chemin entre le verre, le cristal et la sculpture.
Aujourd’hui pratiquée par seulement une poignée d’artisans dans le monde ;
Vous allez tout savoir sur cette matière d’exception : de son histoire, en passant par les artistes qui l’ont façonnée, jusqu’aux idées reçues qui ont la peau dure…
Table des matières
Qu'est-ce que la pâte de verre ? Définition et caractéristiques
Une matière… ET une technique
En effet, comme pour asseoir son caractère d’exception, la pâte de verre est un terme à double sens, qui désigne à la fois :
– La matière finale.
ET…
– La technique de mise en forme : un procédé où le verre, sous forme de morceaux appelés “calcin”, est placé dans un moule réfractaire avant cuisson.
Les caractéristiques visuelles et tactiles
Tout comme le cristal ou le verre de Murano ont leurs particularités… la pâte de verre a aussi ses mimiques bien à elle. Et c’est ce qui fait tout son charme.
Parmi ces marqueurs, 6 sont à retenir :
1 – Son grain « peau de pêche » :
La surface d’une pâte de verre est légèrement granuleuse, presque céramique. Contrairement au verre soufflé, lisse.
2 – Sa translucidité partielle :
Ici, le mot important… c’est “partielle”. Car la pâte de verre n’est ni d’une transparence absolue comme le cristal, ni opaque comme la céramique. Un entre-deux qui nous offre sa luminescence laiteuse si particulière.
3 – Les bulles d’air emprisonnées :
Avec un bon oeil, vous en verrez certaines au cœur de la matière, d’autres en surface. Dans les deux cas, ce n’est pas un défaut… mais la signature de la technique.
4 – Le toucher cireux ou satiné :
Plus simple à identifier que les bulles d’air, la pâte de verre vous offrira une sensation cireuse à son toucher. Subtil mélange entre “la peau d’une pêche, le satin d’une peau délicate et la douceur d’une surface cirée ».
5 – Les juxtapositions de couleurs inégalables :
Impossibles à obtenir avec le verre (ou cristal) soufflé classique, les couleurs d’une pâte de verre coexistent sans se mélanger entièrement. Ce qui offre des dégradés “moirés” splendides.
6 – Le poids :
Caractéristique commune avec le cristal, la pâte de verre est plus lourde que le verre soufflé classique. Tenez en main deux objets similaires, de taille similaire… et vous sentirez instantanément la différence.
Pâte de verre vs pâte de cristal vs cristal vs verre opaque vs verre soufflé, etc. : la tableau comparatif pour enfin comprendre la différence
Même si la pâte de verre et sa variante haut de gamme la pâte de cristal (caractérisée par l’ajout de cristal au plomb à la place du verre) pourraient se ranger dans la même famille ;
Les caractéristiques finales ne sont pas les mêmes. Tout comme avec le verre opaque, où la confusion continue encore de se faire.
Ainsi, voici enfin LE grand tableau récapitulatif des différences entre toutes ces matières… proches, mais pourtant si différentes :
| Critère | Pâte de verre | Pâte de cristal | Cristal soufflé | Verre soufflé | Verre opaque | Verre moulé |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Matière | Verre concassé refondu | Cristal au plomb concassé refondu | Cristal en fusion | Verre en fusion | Verre + couches d’émaux | Verre en fusion |
| Plomb | Aucun ou très peu | ~24-30% | ≥24% | Aucun | Variable | Variable |
| Mise en forme | Coulage dans moule (souvent cire perdue) | Coulage dans moule (cire perdue) | Soufflage à la canne | Soufflage à la canne | Multi-couches au feu | Moule permanent |
| Surface | Granuleuse, « peau de pêche » | Granuleuse mais plus brillante | Lisse, transparente | Lisse, transparente | Lisse mais opaque | Lisse mais série |
| Couleurs | Juxtaposées dans la masse, dégradés | Idem + intensité supérieure | 1-2 couches superposées | Limité | Émaux colorés | Souvent monochrome |
| Temps de fabrication moyen | 3-6 semaines/pièce | 3-6 semaines/pièce | Variable | Variable | Variable | Quelques minutes |
| Prix moyen | Élevé | Très élevé | Moyen très à élevé | Accessible à moyen | Accessible | Faible |
| Exemples d’artistes/cristalleries | Décorchemont, Walter | Daum (post-1968), Lalique Éditions d’Art | Baccarat, St-Louis, Moser | La Rochère, Murano | Legras | Verres industriels |
Une histoire de 5 000 ans : la pâte de verre en 7 périodes clés
Période n°1 : De l'Égypte antique aux tombes pharaoniques
À l’origine utilisée comme substitut aux pierres précieuses pour les bijoux et décors, certaines sources datent les premières traces à 3000 ans av. J.-C., d’autres à 5000 ans av. J.-C.
Quoi qu’il en soit :
La pâte de verre est une matière millénaire, pratiquée depuis l’Égypte antique. La preuve ? Des amulettes, bijoux et décors funéraires en pâte de verre retrouvés dans les tombes pharaoniques.
Mais les pharaons n’ont pas été les seuls à être séduits par cette matière, puisqu’elle a été utilisée ensuite par les Phéniciens, un peuple antique ayant vécu entre 1200 à 300 av. J.-C, dans une région qui correspondrait aujourd’hui au Liban actuel.
Avant d’être repris par les Romains, qui couvraient murs et plafonds de pavés de pâte de verre de diverses couleurs. Des traces de productions de la même période ont aussi été retrouvées en Chine.
Malheureusement pour elle, la pâte de verre n’est pas restée une star éternellement…
Période n°2 : La grande désuétude entre l’Antiquité tardive et le XIXème siècle
Après sa popularité de diva, la pâte de verre tombe dans l’oubli suite à l’invention du verre soufflé en Syrie vers le Ier siècle av. J.-C. Une alternative plus rapide et plus économique.
Un bref regain est initié au XVIIIème siècle grâce au Duc d’Orléans, régent de France. Un regain qui encourage le chimiste Guillaume Homberg à mettre au jour de nouveaux procédés de pâte de verre.
Malheureusement, l’expérience reste sans lendemain industriel et la pâte de verre restera oubliée pendant la majeure partie du XIXème siècle.
Période n°3 : La renaissance fin XIXème grâce à Henry Cros
Mais comme une icône ne meurt jamais, la pâte de verre renaîtra de ses cendres un peu par hasard vers ~1880.
Comment ?
Grâce au sculpteur symboliste français Henry Cros, passionné d’archéologie qui cherchait à l’époque un matériau permettant de travailler la couleur comme on travaille la sculpture.
Et après de multiples expérimentations, il redécouvre seul la technique de la pâte de verre. Une découverte qu’il gardera jalousement pour lui toute sa vie, sans jamais révéler sa recette.
Henry Cros est ainsi le vrai pionnier de la pâte de verre en Europe, qui a ressuscité cette technique bien avant Daum, l’École de Nancy, etc. On en parle un peu plus bas dans l’article.
Période n°4 : L'Art Nouveau et l’École de Nancy, l’âge d’or de la pâte de verre
À l’époque, l’Art Nouveau est en plein essor. Un mouvement artistique connu pour ses lignes sinueuses, ses courbes naturelles, ses formes organiques.
Et la pâte de verre, matière souple à travailler comme une sculpture, correspond parfaitement à ce langage.
Ainsi, la redécouverte de Cros inspire toute une génération d’artistes verriers, tels que :
– Albert Dammouse (1848–1926) : Céramiste de formation, qui affine la matière et allège les décors.
– Georges Despret (1862–1952) : Un industriel qui développe en parallèle ses propres procédés.
– Ou encore Amalric Walter : Engagé par les frères Daum en 1904, après qu’ils aient reçu le Grand Prix à l’Exposition Universelle de Paris 4 ans plus tôt, Walter développe une production en série de pièces en pâte de verre, principalement à motifs végétaux et animaliers (lézards, scarabées, coccinelles).
Mais au-delà des artistes, cette re-découverte portera la pâte de verre l’une des signatures de l’Art Nouveau et de l’École de Nancy.
L’École de Nancy ?
Un mouvement officiellement fondé en 1901 par Émile Gallé, Victor Prouvé, Louis Majorelle, Antonin Daum et d’autres… qui deviendra le foyer européen de l’Art Nouveau verrier.
⚠️ Attention toutefois à ne pas commettre une erreur courante (qu’on détaille dans notre section plus bas) :
Malgré son rôle central dans l’École de Nancy, Émile Gallé n’a jamais produit de pâte de verre. Il travaillait le verre multicouche gravé à l’acide.
Période n°5 : L'Art Déco et l’entre-deux-guerres de 1910 à 1930
Après la première guerre mondiale, le style de la pâte de verre évolue : on quitte les lignes sinueuses de l’Art Nouveau pour les formes géométriques, les stylisations affirmées et les décors épurés qui caractérisent l’Art Déco.
Durant cette période, de nouveaux artistes émergent pour porter la matière à son apogée, notamment :
– François-Émile Décorchemont (1880–1971) : Figure majeure de cette période, il développe, à partir de 1909, la pâte de verre épaisse. Une matière plus dense et translucide qui deviendra sa signature.
– Gabriel Argy-Rousseau (1885–1953) : Lui industrialise la pâte de verre en 1921 en produisant des pièces tirées à plusieurs dizaines d’exemplaires, ce qui les rend plus accessibles.
– Amalric Walter, quant à lui, quitte Daum en 1915 et fonde son propre atelier à Nancy en 1919. Il continuera ensuite à produire des pièces signées sous son propre nom « A. Walter Nancy » jusque dans les années 1930.
– Mais la pâte de verre ne s’arrête pas aux frontières françaises, puisqu’elle s’exporte au Japon avec le pionnier Sotoichi Koshiba, ou encore aux États-Unis avec Frederick Carder.
Jusqu’en 1925 :
Année de l’Exposition internationale des Arts Décoratifs de Paris, qui sera le point d’orgue de cette période Art Déco.
Avant :
La crise économique des années 1930 et la guerre peu après, qui provoquent le ralentissement de la production : Argy-Rousseau ferme son atelier en 1931, Walter cesse vers 1935, Décorchemont continue, lui, après la Seconde Guerre Mondiale dans la production de vitraux.
Période n°6 : Le renouveau par Daum & sa pâte de cristal en 1968
Après 1945, la pâte de verre est morte commercialement. Daum, manufacture phare de la pâte de verre depuis sa re-découverte par Cros, se recentre ainsi sur le cristal classique.
Avant le tournant historique de 1968, date à laquelle Jacques Daum décide de ressusciter la pâte de verre (encore une fois)… mais en lui donnant un petit coup de neuf.
Ce petit coup de neuf ?
Remplacer le verre, composant historique de la pâte de verre, par des morceaux de cristal au plomb +30%. C’est ainsi que naîtra la légendaire pâte de cristal, matière iconique de Daum, imitée mais jamais égalée jusqu’à maintenant.
Pour asseoir sa suprématie et réinventer l’image de la manufacture, Daum commence également à collaborer avec des artistes contemporains tels que Salvador Dali, César, Arman, Roger Tallon, Hilton McConnico. Une impulsion qui dure encore aujourd’hui puisque depuis 1968, ce n’est pas moins de 350 collaborations artistiques qui ont rythmé la production de la Maison.
Une nouvelle trajectoire qui a plutôt bien réussi à la manufacture puisque :
– Elle possède aujourd’hui le label Entreprise du Patrimoine Vivant.
– Et que son savoir-faire est inscrit à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel Français.
Période n°7 : Aujourd'hui, une technique rare
Loin de sa gloire d’antan, la pâte de verre semble tout de même immortelle puisqu’elle est encore en vie aujourd’hui.
À l’heure actuelle, moins d’une centaine d’artistes & ateliers dans le monde maîtrisent la technique au niveau professionnel :
– Antoine et Étienne Leperlier, les petits-fils de François-Émile Décorchemont, ont relancé une lignée artisanale française pour perpétuer la tradition de leur grand-père.
– En France, Nad Vallée et la Cristallerie Pierre de Lune participent aussi à perpétuer cette technique. Avant son décès il y a peu, notre ancien fournisseur Thief France comptait aussi parmi les meilleurs fabricants.
– À l’international : Keith Cummings, Diana Hobson et Tessa Clegg représentent le Royaume-Uni. Aux États-Unis, c’est James Watkins. Et pour le Japon, Etsuko Nichi.
Et concernant la pâte de cristal ?
– Daum reste la référence mondiale, avec ses pièces fabriquées entre la manufacture historique de Nancy et l’usine de Vannes-le-Châtel.
– Lalique, autre grande maison française, réserve la pâte de cristal à ses Éditions d’Art exclusives, en très petites séries.
Mais cette matière vit probablement ces dernières années, car ces deux Maisons doivent s’adapter à la nouvelle norme sur le plomb, qu’on détaille dans notre article sur la fabrication de la pâte de verre/cristal.
Comment est fabriquée la pâte de verre ?
Pour le détail complet, étape par étape, consultez notre guide complet sur la fabrication de la pâte de verre à la cire perdue.
Mais si vous êtes pressé, voici un court résumé des 10 étapes successives de la fabrication :
1 : Création du modèle original.
2 : Création de son négatif dans un moule en élastomère.
3 : Coulage de la cire.
4 : Recouvrement avec un moule en plâtre réfractaire.
5 : Décirage (étape donnant son nom à la fameuse technique de “cire-perdue”).
6 : Remplissage du moule en plâtre avec le verre (ou le cristal).
7 : Cuisson à ~900°C.
8 : Recuit pour éviter l’éclatement de la pièce.
9 : Destruction du moule à la main.
10 : Parachèvement (finitions à froid).
Durée totale de fabrication pour UNE pièce ?
3 à 6 semaines minimum pour les petites. Et plusieurs mois minimum pour les pièces monumentales.
Le grand récap des artistes & maisons emblématiques qui ont façonné la pâte de verre
Les maîtres verriers historiques
Henry Cros (1840-1907), le VRAI pionnier
Malgré le fait qu’on ait déjà mentionné son nom plus tôt dans l’article, ce pionnier (qui a influencé directement Dammouse, Décorchemont et indirectement l’École de Nancy) mérite qu’on revienne en détail sur lui et ses créations.
Des créations toutes inspirées de productions de l’art antique. Car ce sculpteur, passionné d’archéologie et de la statuaire antique, cherchait à reproduire l’éclat et la profondeur des mosaïques de cette époque.
Et c’est pendant cette recherche… qu’en 1880, il met au point, par hasard, une pâte de verre composée de verre broyé et concassé à froid, recuite à ~800°C dans un moule. Même s’il gardera la technique exacte secrète toute sa vie, celle-ci permettait un traitement plastique comparable à la sculpture, savoir-faire initial de ce pionnier.
Ses œuvres sont principalement des bas-reliefs et médaillons d’inspiration antique : portraits, scènes mythologiques, etc.
Amalric Walter (1870-1959), le génie derrière la pâte de verre Daum
Engagé par les frères Daum en 1904. Maîtrise parfaitement la technique. Décors végétaux et animaliers. Ses œuvres se vendent aujourd’hui entre 80 et 14 000 euros aux enchères.
Céramiste de formation, formé à Sèvres, Amalric est engagé par les frères Daum en 1904, où il dirige l’atelier de pâte de verre. Une technique qu’il maîtrise à la perfection.
Il restera chez Daum jusqu’en 1915. 11 ans pendant lesquels il travaille en collaboration avec le modeleur Henri Bergé : Bergé conçoit les modèles, Walter les exécute en pâte de verre.
Après son départ, il fonde son propre atelier à Nancy en 1919, qu’il dirige jusque dans les années 1930 avec sa signature : « A. Walter Nancy ».
Aujourd’hui, la cote d’une de ses pièces varie de 80€ à +14 000€ si on croit les chiffres de la Maison d’enchères Millon.
François-Émile Décorchemont (1880-1971), le roi de la pâte de verre épaisse et translucide
Fils du sculpteur Émile Décorchemont, formé également à Sèvres, François débute par la pâte de verre fine et opaque entre 1903 et 1909. Avant de se consacrer à une pâte de verre épaisse et translucide (matière plus dense, faiblement chargée en oxyde) qui deviendra sa marque de fabrique ;
Autant pendant l’Art Nouveau naturaliste que pendant l’Art Déco et ses formes géométriques à pans coupés.
Une matière qui séduit, puisqu’avec leurs couleurs vives & lumineuses, les pièces de ce prodige de la pâte de verre s’échangent aux enchères à partir de 20 000€ jusqu’à… 76 000€ pour son vase “Vipères” de 1920 produit en 2 exemplaires seulement.
Des pièces portant sa signature : un cachet circulaire « Décorchemont » en creux sur le corps de la pièce.
Gabriel Argy-Rousseau (1885-1953), le pionnier dans l’industrialisation
Ingénieur céramiste à l’École de Sèvres (oui, encore), il expérimente la pâte de verre dès 1903. Avant de créer en 1921, avec l’antiquaire Gustave Moser-Millot, la société « Les Pâtes de Verre d’Argy-Rousseau » (PVAR).
Une société à travers laquelle il sera le premier à vendre des productions industrialisées : des pièces tirées à plusieurs dizaines, voire centaines d’exemplaires.
Grâce à ça, la pâte de verre devient accessible à une clientèle bourgeoise, friande de ses créations au style Art Déco (motifs géométriques, frises stylisées, couleurs vives).
10 ans plus tard, il ferme son atelier à cause de la crise économique. Mais continuera à produire seul, en petites quantités, jusqu’à sa mort les spécialistes qui l’ont fait connaître : vases, brûle-parfums, veilleuses, garnitures de cheminée, etc.
Albert Dammouse, Georges Despret, Ringel d'Illzach : les pionniers méconnus du grand public
Au-delà des grands noms, certains pionniers des années 1890-1910 sont aussi essentielles à connaître, comme :
– Albert Dammouse (1848-1926) :
Céramiste de Sèvres (décidément) et ami de Henry Cros, il met au point sa propre pâte de verre à base de pâte d’émail. Des pièces ultra-fines, presque diaphanes.
– Georges Despret (1862-1952) :
Un industriel verrier du Nord qui dirigeait la verrerie de Jeumont et qui développe sa propre pâte de verre à partir de 1890. Son style ? Monumental avec des sculptures grandeur nature.
– Jean-Désiré Ringel d’Illzach (1847-1916) :
Moins connu que Cros, ce médailleur et sculpteur alsacien est pourtant l’un des premiers à expérimenter la pâte de verre dans les années 1880.
Les contemporains : la relève de la pâte de verre
Même si la pâte de verre n’est plus aussi prisée qu’à l’époque de l’Art Nouveau et l’Art Déco, elle n’est pas morte pour autant !
Certains continuent d’en produire, tels que cette dizaine d’artisans à travers le monde :
– Antoine et Étienne Leperlier : petits-fils de François-Émile Décorchemont, ils ont relancé la lignée artisanale française de leur grand-père dès les années 1970 avec des pièces sculpturales, exposées en galeries et dans les musées internationaux.
– Nad Vallée : artiste française contemporaine, elle possède son propre petit atelier en région parisienne, où elle pratique la pâte de verre traditionnelle.
– Thief France : malgré son décès récent, nous souhaitions rendre hommage à Hugues, notre fournisseur historique. Connu pour sa boutique remontant le temps et ses créations équipant cabarets & grands hôtels parisiens, il était l’un des derniers fabricants de lampes et abat-jour en pâte de verre, respectant le savoir-faire de nos ancêtres.
– La cristallerie Pierre de Lune : nichée dans la Creuse, Pierre Carrat est, suite au décès d’Hugues, le dernier fabricant français de lampes & abat-jour en pâte de verre encore en activité.
Pour l’international, ça se divise en 3 pays (Angleterre, États-Unis et Japon) :
– Angleterre : Keith Cummings, auteur de référence avec son livre “Techniques of Kiln-Formed Glass ». Diana Hobson et sa pâte de verre ultra-fine, presque transparente. Tessa Clegg et ses grandes pièces sculpturales. David Reekie et ses personnages clownesques et expressifs. Ou encore Emma Wood et ses bols et formes simples au style minimaliste.
– Pour les États-Unis, c’est surtout James Watkins et ses créations de natures mortes oniriques, au style proche du peintre Giorgio Morandi.
– Et pour le Japon, Etsuko Nichi et ses “dentelles » en pâte de verre, proche de la tradition de Dammouse.
Les maisons historiques
Daum, le maître contemporain
Manufacture qu’on ne présente plus fondée à Nancy en 1878 par Jean Daum, un notaire reconverti. Elle est reprise par ses fils Auguste et Antonin en 1885, avant d’industrialiser la pâte de verre en 1900 et de gagner le Grand Prix à l’Exposition Universelle de Paris, qui la place instantanément comme l’une des références mondiales de l’Art Nouveau.
Une période également marquée par leur verre multicouche gravé à l’acide et leurs vases à décors naturalistes signés « Daum Nancy » avec une Croix de Lorraine.
En 1901, la Maison co-fonde l’École de Nancy avec Gallé, Majorelle, Prouvé, avant d’arrêter progressivement la pâte de verre à cause de la Première Guerre Mondiale.
C’est seulement en 1968 que Jacques Daum relance la pâte de verre en y ajoutant du cristal à +30% de plomb, ce qui donnera naissance à la pâte de cristal. Une matière que Daum est la seule cristallerie au monde à maîtriser parfaitement.
Depuis cette date, tout s’accélère : +350 collaborations artistiques (Dalí, César, Arman, McConnico, Lacroix, Orlinski, Mesnager, etc.). Un label “Entreprise du Patrimoine Vivant”. Et un savoir-faire inscrit à “l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France”.
Lalique : la pâte de cristal en édition d'art
Autre grande cristallerie française fondée par René Lalique en 1888 en tant que joaillier, puis verrier à partir de 1907.
Même si la pâte de verre/cristal n’est pas son cœur de production (c’est le cristal mat satiné), Lalique en produit tout de même pour ses Éditions d’Art exclusives, en très petites séries.
Erreurs courantes : ce qui n'est PAS de la pâte de verre
Il y a beaucoup d’erreurs récurrentes circulant sur le web à propos de la pâte de verre. Des erreurs alimentées par de nombreux sites qui préfèrent paraître expert que l’être vraiment.
Mais si vous souhaitez paraître fin connaisseur sur le sujet de la pâte de verre, voici quelques infos utiles à retenir :
Erreur n°1 – Émile Gallé n’a JAMAIS fait de pâte de verre :
Il a travaillé le verre multicouche gravé à l’acide, une technique totalement différente. C’est pourtant l’erreur la plus répandue sur internet concernant la pâte de verre. Mais elle peut se comprendre car étant donné la renommée de Gallé, certains n’hésitent pas à coller son nom partout.
Erreur n°2 – Le Verre Français (Charles Schneider) n’a JAMAIS commercialisé de lampe en pâte de verre :
Schneider a certes, fait des essais chez Daum aux côtés d’Amalric Walter pendant sa formation, mais n’en a jamais sorti sous sa marque. Par conséquent, les « rares lampes Le Verre Français en pâte de verre » que vous voyez en vente sur internet sont au mieux, mal identifiées, au pire, de l’arnaque pure.
Erreur n°3 – Auguste Legras n’a PAS FAIT de pâte de verre :
Encore une fois, Auguste Legras n’a JAMAIS produit de pâte de verre. Il a produit du verre coloré dans la masse par chauffage. Une méthode moins coûteuse et plus rapide. Avec certes, un aspect visuel parfois proche de la pâte de verre. Mais une technique radicalement différente.
Erreur n°4 – Verre opaque ≠ pâte de verre :
Le verre opaque est obtenu par superposition de couches d’émaux colorés cuites ensemble. La pâte de verre, elle, est obtenue par fusion de granulés de verre dans un moule. Une confusion fréquente à cause encore une fois de l’aspect parfois similaire. Mais une technique différente.
Erreur n°5 – Verre moulé ≠ pâte de verre :
La différence ? Le verre moulé utilise des moules permanents, pour des productions de série. La pâte de verre est quant à elle artisanale, avec la technique de la cire perdue et des moules à usage unique.
Combien vaut une pièce en pâte de verre ?
Tout et rien à la fois, tant les prix varient énormément, surtout sur le marché secondaire. Pour vous donner une idée des écarts : sur le marché de l’art, les pièces s’échangent à partir de quelques dizaines d’euros à… +100 000€ pour les pièces exceptionnelles.
Maintenant, pour vous donner quelques fourchettes plus précises :
– Une pièce de Almaric Walter s’échange entre 80€ à 14 000€ chez Millon selon la pièce et sa rareté.
– Une pièce Daum de l’Art Déco peut atteindre +10 000€. Comme un vase en pâte de verre adjugé 12 000€ en 2019, alors qu’estimé à seulement 2 000/3 000 € chez Sotheby’s.
– Et certaines pièces de François-Émile Décorchemont atteignent facilement plusieurs dizaines de milliers d’€. Comme un exemplaire de son vase “Vipères” adjugé à 59 000€ chez Milon, alors qu’estimé seulement 18 000 à 22 000€. Ou encore un vase balustre adjugé 30 000€ alors qu’estimé à 10 000/13 000€.
Et pour les pâtes de verre contemporaines (pâte de cristal de Daum & Lalique, neuf) ?
– Comptez 100€ à 500€ pour un petit objet Daum (coupelles, mini-sculpture, etc.).
– 500€ à 5000€ pour un vase ou une sculpture de taille moyenne.
– Pour les Éditions d’art ? 5 000€ à plusieurs dizaines de milliers.
– Et +50 000€ pour les pièces monumentales (jusqu’à +200 000€).
– Chez Lalique, les Éditions d’Art en pâte de cristal sont généralement entre 10 000€ à 50 000€.
Ce qui fait la valeur d'une pièce ?
Entre signature, état de conservation, rareté, période de production… il y a 9 critères majeurs au total :
Critère n°1, la signature :
Est-ce que la pièce est signée ou anonyme ? L’écart de valeur peut être de 1 à 10.
Critère n°2, la rareté :
Nombre d’exemplaires produits, est-ce une édition limitée, etc.
Critère n°3, la provenance documentée :
Est-ce qu’il y a un certificat d’origine, une traçabilité de la collection, un lien avec un artiste ou un mécène connu, etc ?
Critère n°4, la période de production :
Les pièces Art Nouveau & Art Déco sont les plus recherchées. Par exemple, les pièces Daum de 1900 à 1914 ont une côte particulièrement forte.
Critère n°5, l’état de conservation :
Est-ce qu’il y a un éclat, une restauration visible, une signature intacte ? Une fissure, même invisible, peut diviser la valeur par 3 ou plus.
Critère n°6, la complexité du décor :
Les pièces sculpturales en haut-relief seront ainsi plus prisées que les pièces lisses.
Critère n°7, la taille :
Pour certains artistes (Décorchemont, Despret), les grandes pièces atteignent des cotes exceptionnelles. Comme le grand vase “Vipères” adjugé à 59 000€ dont on a parlé plus haut.
Critère n°8, les coloris :
Certaines teintes de couleurs rares (rouge, jaune, opalescent) sont plus recherchées que les bleus ou verts, plus courants.
Critère n°9, bonus :
Et bien sûr… le regard de celui qui enchérit.
Comment faire estimer votre pièce ?
Vous possédez une pièce en pâte de verre et vous souhaitez estimer son prix ? Une seule solution viable dans ce cas :
Faites appel à des commissaires-priseurs ou des maisons d’enchères spécialisées dans les arts décoratifs Art Nouveau / Art Déco (comme Millon, Tavel et Simon, Christie’s, Sotheby’s). La plupart proposent une estimation gratuite, avant éventuelle mise en vente.
Conseil supplémentaire :
Pensez toujours à demander une estimation comparative auprès de 2-3 maisons différentes pour calibrer la fourchette et méfiez-vous des estimations en ligne automatisées ou des sites de revente non spécialisés.
Comment entretenir et nettoyer une pâte de verre ?
Encore une fois, on vous invite ici à lire directement notre guide dédié sur le nettoyage de la pâte de verre. D’autant que celui-ci est très différent du cristal.
Notez toutefois de ne JAMAIS utiliser d’eau pour son nettoyage régulier, ni de détergent, ni de lave-vaisselle. Privilégiez un chiffon doux et sec en microfibre ou un pinceau à poils souples pour les détails et les pièces complexes.
Et si jamais votre pièce devient terne ou présente un voile blanchâtre (assèchement de la matière avec le temps), deux solutions :
1 : Le kit d’entretien Daum (spray révélateur d’éclat + pinceau + lingette microfibre). Évitez simplement de l’utiliser si votre pièce a des finitions en or ou palladium.
2 : Une solution alternative, moins coûteuse que le Kit Daum, est d’appliquer un peu de vaseline en mouvements circulaires délicats.
Pâte de verre pour votre décoration intérieure : usages & conseils déco
La pâte de verre se marie particulièrement bien avec les intérieurs sobres du milieu du siècle, les contemporains épurés ou les intérieurs néoclassiques.
Dans ces environnements, la pâte de verre devient un point focal sans surcharger l’espace.
Concernant les usages, la pâte de verre a été particulièrement utilisée pour :
– Les vases sculpturaux : des pièces maîtresses qui prendront vie sur votre console, votre cheminée ou votre bibliothèque.
– Les lampes en pâte de verre : la matière prend tout son sens, une fois éclairée de l’intérieur. Pourquoi ? Parce que la translucidité particulière de la pâte de verre crée des effets de lumière chaude et diffuse dans votre pièce. Une ambiance impossible à reproduire avec du verre soufflé classique, ou même du cristal qui aura tendance à créer des effets de lumière arc-en-ciel.
Conclusion
Entre pharaons antiques, romains, Art Nouveau, Art Déco… la pâte de verre n’est pas un objet de décoration parmi d’autres, c’est un fragment de savoir-faire millénaire que seulement quelques dizaines d’artisans dans le monde perpétuent encore aujourd’hui.
Pour bien comprendre à quel point ce savoir-faire est unique, consultez notre guide détaillé sur la fabrication, étape par étape, de la pâte de verre.
Et pour intégrer cette matière d’exception à votre intérieur, jetez un œil à nos lampes & abat-jour en pâte de verre.